HISTOIRE DE LA MEDECINE ESTHETIQUE
"Une Histoire de la Médecine Morphologique et Anti-âge"
Des papyrus d’Ebers aux lasers, comblements et toxine botulique
Dr Isabelle PAUL-GUENOUN © 2008

III - LE MOYEN AGE ( 500 à 1500ans ap JC)

  En Occident, c’est l’époque des ténèbres pendant près de 10 longs siècles. Les premiers médecins sont toutefois retrouvés près de Clovis. L'érudition en Occident est liée aux dogmes catholiques. Le caractère sacré du corps humain, image d'un Dieu supposé, des sacerdoces imposant l'ordre moral sur ses ouailles, prohibe et punit les dissections de cadavres. On distinguait alors 2 catégories, les médecins et les chirurgiens .

   3.1 LA MEDECINE

          3.1.1 Stagnation de la médecine. Plusieurs types de médecins

   Les épidémies de peste, lèpre, choléra, ergotisme laissent les médecins démunis et endeuilleront tout le Moyen Âge. On n’a rien gardé des expériences des anciens. On attribue encore les épidémies à des forces maléfiques, à une punition du ciel. Etre malade, c’est être pêcheur, il faut s’occuper donc de soigner les âmes.
   On va retrouver deux types de médecins : les médecins religieux qui pensaient que les malades étaient possédés par des démons que le peuple consultait en premier et les médecins scientifiques. Selon les membres du Clergé, le seul médecin était le Christ, lui seul pouvait guérir les malades. Ainsi coexistent au Moyen-Age diverses formes de médecine :
  -la médecine cultuelle qui est la continuation du culte des dieux païens comme Esculape (dieu grec élevé par un centaure administrant des potions bienfaisante. C’est une médecine pratiquée par les membres du Clergé, les prêtres; les  malades, quelle que soit leur maladie, se rendent dans une basilique où ils peuvent séjourner plusieurs mois. Le Saint, médecin du corps et de l’âme, peut alors les guérir par des miracles en apparaissant dans leurs rêves.
   -la médecine raisonnée pratiquée par les moines qui tentent de transmettre les œuvres scientifiques d’Hippocrate et Galien, et qui ont, grâce aux "hospitales", la possibilité de pratiquer les théories contenues dans ces écrits.
  -la médecine profane qui repose sur les médecins bannies par la religion : les devins, les sorciers, excommuniés par l’église, les rebouteux et les ermites qui jouissent d’une grande popularité.
   De façon officielle l'exercice de la médecine est donc réservé aux membres du clergé et c’est seulement après l’an 1000, que l’on voit en Italie, des laïcs et quelques femmes. Puis une décision conciliatoire interdit aux membres du corps religieux d’avoir une activité médicale, les moines sont relégué au couvent. A Montpellier, certains poursuivent leurs études, mais pour se soigner entre eux, les moines médecins sont remplacés par des moines universitaires formés à Bologne, Paris Montpellier, Padoue; la médecine reste très dépendante de l'église catholique qui dirige les hôpitaux, asiles et léproseries et régit l'enseignement dans les universités. En France, des facultés de médecine sont créées la plus ancienne est l'université >de Montpellier en 1220, de Toulouse en 1229.


   C'est une époque de stagnation de la connaissance  en Europe par rapport aux monde islamique et Chrétien Orthodoxes,Avicenne écrit au Xe siècle son ouvrage monumental sur la médecine qui devait influencer durablement la médecine occidentale jusqu'au XVIIe siècle, le Qanûn (Canon de la médecine)).
   Il n'y a pas de recherche structurée, ni de développement médical et chirurgical.Très longtemps la saignée, la purge, le lavement, la diète, furent les seules ordonnances médicales, suivant le précepte d’Hippocrate et de Galien : l'état de santé d'un individu est considéré comme étant un équilibre entre quatre humeurs biologiques : le sang, la bile (ou bile rousse, produite par le foie), l'atrabile (ou bile noire, produite par la rate), la lymphe (ou phlegme).Chaque humeur possède des caractéristiques propres et influence la personnalité.
                                                       
 
  Les saignées médicinales apparaissent en 1130; pratiquées à satiété et parfois même de façon délirante, puisque des patients gravement blessés par faits de guerre se sont vus saigner davantage encore, aggravant trop souvent leur épuisement jusqu'à sa suite logique, le trépas, quelle que soit la nature du mal qui atteint le patient, elles perdurent jusqu'au XVIIIe siècle. Il suffisait d'ailleurs parfois qu'un médecin de "champ de bataille", (mais installé dans un lieu abrité et éloigné), s'abstienne d'utiliser la technique de la saignée, par simple "bon sens", pour se forger une réputation de bon médecin, le reste de la profession, "expédiant" généralement "AD PATRES", dans des circonstances analogues, la majorité de ses patients.
  Le nettoyage des plaies à l'eau vinaigrée, le maintien des pansements propres fraîchement repassés (donc inconsciemment "stérilisés"), le lavage des mains des "servantes" à la cendre de bois (disponible à foison, et quasi aussi efficace que le savon..), dans le but de netteté dans les tâches de repassage des "bandages" et autres "chemises", suffisant à maintenir une relative asepsie, la prescription des "reconstituants" de l'époque (vin au miel, viandes épicées, raisinés, confitures etc.), suffisant à hâter la récupération.

 Puis peu à peu de nouvelles idées arrivent par l’intermédiaire de la médecine byzantine, la médecine arabe, c’est la grande période de l’alchimie médicale avec la quintessence et Roger Bacon, dit «le Docteur Admirable», les premiers médecins des rois,(9) le  début de la clinique, l’apparition de  nouvelles drogues et des notions d’hygiène .

 

          3.1.2 Chirurgiens barbiers, chirurgiens érudits

  Les chirurgiens vont être maintenus dans une situation inférieure jusqu'au dix-huitième siècle. Méprisés par les médecins on distinguait les chirurgiens  de robe longue, lettrés, sachant le latin,  et ceux de robe courte, ou barbiers chirurgiens se méprisants fort l’un l’autre
   À Salerne(IXe siècle) puis à Bologne, Montpellier et Paris, des privilèges sont accordés par l'Église à des confréries, pour des dissections sur des corps de suppliciés, mais on se limite à des commentaires selon Galien, il n'y a pas d'étude anatomique.
   A noter cependant l'édit de 1241 promulgué par l'empereur du Saint Empire de Hohenstaufen, autorisant la dissection des cadavres masculins. L'Eglise s'empressa de révoquer l'édit après la mort de l'empereur. Ultérieurement des chirurgiens demandent le recours à l'étude par la dissection et non plus le commentaire, la chirurgie va faire un  grand pas. La permission du duc d'Anjou (en 1376), améliore ces conditions. Mais surtout les papes Sixte IV et Clément VII vont favoriser et recommander les dissections pour l'étude médicale.
   Deux chirurgiens seront à distinguer : Henri de Mondeville, chirurgien à la cour de Philippe IV, puis de Louis X qui, écrit une Chirurgie très complète où il préconise notamment la suture immédiate des plaies. Guy de Chauliac, qui exerce en Avignon auprès de différents papes et écrira la "Chirurgia Magna", traité qui guidera les chirurgiens durant de nombreux siècles et où il conseille de laisser suppurer une plaie avant de la suturer.


    3.1 3 Emergences de pratiques cosmétologiques chez  les chirurgiens (1)

   Sous le nom dornatus (ornement) ou de decoratio (embellissement), réapparaît la cosmétologie ou la cosmétique d’aujourd’hui; bien que stigmatisée par l’église, dans la littérature médicale, à partir du XII° siècle.
  Si des médecins alchimistes tels que Arnaud de Villeneuve si intéressent (De ornatu mulierum) ce sont principalement des chirurgiens qui vont s’en préoccuper, en particulier les plus célèbres : Henri de Mondeville et Guy de Chauliac reprenant le distinguo de Galien entre commotique et cosmétique pour se justifier. Ils vont mettre au point de nombreuses recettes touchant le poil ou le cheveu, le teint, la correction des taches, ou pour récupérer une virginité perdue et une pharmacopée minérale, végétale et animale, associée à des conseils relevant de chirurgie réparatrice.
   Mais comme au temps de Galien, c’est un domaine qui pose problème aux praticiens, même s’ils s’en emparent, surtout dans l’optique morale et chrétienne  de l’époque. Cet art flou, défini comme une doctrine qui ne s’occupe ni des plaies, ni des maladies, ni des ulcères, ni des maladies des os, est cependant parfaitement décrite dans des traités (Mondeville dans la "doctrina decorationis", ou Guy de Chauliac dans le "doctrina secunda"). Cette émergence de la cosmétique apparaît aussi comme un aspect de « médicalisation de la société », car le médecin est celui qui connaît les ingrédients et leur dangerosité, et a la volonté de contrôler les risques liés à l’emploi de substances comme la céruse, l’arsenic, la chaux vive, le mercure, dont la toxicité, même si elle ne fut établie que plus tard, devait être bien visible. Un exemple est rapporté par le prédicateur siennois Fra Filippo degli Agazzari (1422) évoquant la mort d’un coquette , le visage noirci et  rongé par la céruse.

 

  3.2 - INTERDITS SUR LE SORPS : régression de l’hygiène du corps, soins portés au visage

  Tout au long du Moyen Age, la religion eut une influence assez négative sur la beauté. La peau  n’échappe pas à l’image  de l’époque, elle serait ouverte, poreuse, accessible au mal, comme une éponge(3). On craint les bains, surtout avec les épidémies de peste les bains étaient limités à deux par an. On raconte que sainte Radegonde (520-587) de l’Abbaye de St croix, utilisait des sachets d’herbes aromatiques sous les aisselles pour corriger les effluves de la transpiration. Mais la peau sert aussi directement a soigner et l’on utilise des remèdes qui touchent les organes directement, on met des enveloppes pour se protéger des épidémies.
   Le moralisme ambiant cachait le corps pour ne laisser voir qu'un visage impassible au teint blanc. Le maquillage était considéré comme diabolique, mais les Croisés rapportèrent toutefois des Croisades quelques cosmétiques qui firent fureur dans la haute société. En cette époque empreinte de sorcellerie et d’alchimie, les nobles concoctaient aussi des onguents à partir de sang d'animaux sauvages : hérissons, chauve-souris... Mais l'hygiène laissait singulièrement à désirer.


                3.2.1 : le premier dépilatoire, les fronts  et sourcils épilés


   Au début de l’ ère chrétienne, même en gaule, les fouilles archéologiques des sépultures féminines mette à jour d’impressionnantes quantité de pinces à épiler, mais la chute de l’empire romain, les invasions barbares mettent fins à ses soins du corps pendant près de 5 siècles. Avec l’ère chrétienne les soins de peau deviennent un péché, les poils et les duvets soulignent la féminité.
   Ce n’est qu’à l’issue des croisades entre le XI et XII s que l’occident renoue avec certaines  pratiques corporelles d’hygiène et de beauté. Les chevaliers francs rapportent les usages empruntés aux populations conquises, les bains en étuve hammam et l’épilation, a cette époque celle-ci concernait le front. Les femmes paraissant prématurément vieillis dès l’âge de 35 ans de part leur multiples grossesses pour paraître plus jeunes s’épilaient le front. Les canons de beauté imposant  a cette époque un front brillant et ample. Elles s'épilent alors la racine des cheveux, les aisselles, parfois le pubis. Celles qui ne le faisaient pas étaient exposées à la honte et au déshonneur, celle qui s'exhibait poilue, frisait et parfumait sa toison intime, était une courtisane.
  Le premier dépilatoire par action chimique Rhusma Turcorum décrit par Avicenne sera repris mais il sentait aussi mauvais qu’il était toxique : "dans une solution alcaline, faire bouillir, un mélange de chaux vive et de sulfure jaune d arsenic ou orpiment, ajouter de l'amidon puis appliquer sur les parties velues; laisser sécher et rincer à grandes eau". Guy de Chauliac (4) y introduira deux substances : le sang de chauve-souris ou de grenouille et les oeufs de fourmi. Il fut modifié par une préparation similaire par Mondeville pour en adoucir sa puanteur et celui-ci parlait de 6 manières de faire l’ablation des poils : ciseaux, rasoir, pinces ou doigts enduits de poix navale ou de résine..ou un épilatoire distingué expérimenté et inventé récemment, qui déracine admirablement… et qui n’a été décrit dans aucun auteur ni aucune pratique".
  Mais nombreuses recettes s’avèrent toxiques et cause d’empoisonnements, de brûlure de l’épiderme, ils furent cependant  utilisés jusque dans les années 1900. A côté de cela on retrouve les préparations à l’orientale à base de cires chaudes d abeilles, de sucre et de gommes végétales naturelles, plus douces que le fameux rhusma, utilisé  aussi communément pour taner les cuirs.


                 3.2.2 - Le teint : recettes ancestrales

 La blancheur de la peau est très recherchée, le teint se devait d’être  diaphane. Agnès Sorel la maîtresse du roi Henry IV entretenait son teint. La recette héritée de Pline via Albert le grand avec le lait d’ânesse sera  modifiée par Mondevillle : "comme on n’a pas d’assez grandes quantités de ce lait, je conseille de se baigner dans de l’eau de décoction, d’un poisson marin nommé Raie ou Echinus"(5)
   D’autres  recettes apportées par les croisés, serviront  aux belles dames : comme les perles orientales, qui, broyées et mélangées à l'amidon de blé, permettaient d'obtenir une poudre blanche et nacrée donnant un teint d'albâtre très prisé à l'époque. Les femmes se confectionnaient aussi des masques à base d'argile, d'amidon, de lait d'ânesse ou de miel.
              
                  3.2.3 Le maquillage

    Le maquillage qui travestit les créatures de Dieu est interdit par l'église, seul le rouge de la pudeur est toléré; le fard est tout de même présent ainsi que les soins pour lutter contre les nuances de couleur, les taches, qui ne sont ni lentilles ni panus (selon Mondeville), les fissures, les aspérités, toute dysfonction qui menace la beauté.

                   3.2.4 Une pratique  particulière :la déformation intentionnelle du crâne

   Toutes les formes de déformation intentionnelles du corps humain sont des preuves séculaires d’embellir ce corps afin d’obtenir une action coercitive sur la nature (Gladykowska rzeczycla er Roznowski 1980). Des études archéologiques et anthropologiques ont cependant  mis à jour une pratique  qui dura tout le Moyen âge et parfois plus, que l’on peut appeler technique morpho esthétique non chirurgicale touchant la forme du crâne.

    5 groupes de déformations  crâniennes ont été retrouvées, avec deux principales formes 
forme conique,  ou en "forme élevée et pointue", forme allongement antéro postérieur ou de "la forme couchée"
    On en retrouve de nombreux exemples en Hongrie, où cette pratique s’établit pendant la période de migration des Huns, des Mongols, après des  contacts avec les Alans Sarmates d’Iran en Europe occidentale; cette déformation est dite Orientale, on la retrouvera  aussi au  Pérou, chez les Slaves orientaux elle est de type sphérique.
    En France elle est retrouvée  dans sa partie occidentale Toulousaine,et dans le Jura (IVème siécle) A l’abbaye de Coxyde en Belgique dans une nécropole du XVème siècle, d’autres remontent à l’âge du fer ancien, coutume qui sera  pratiquée jusqu’a la fin du 19éme.
    Ces déformations étaient obtenues en appliquant volontairement aux enfants des petits appareils spéciaux : barbichets, serre-têtes et béguins, jusqu’à l’âge de 6 ans pour les garçons, 10 ans pour les filles, et ne correspondent pas aux aplatissements secondaires à la façon dont les nomades et peuples cavaliers avaient l’habitude de ligoter les nouveaux nés à l’aide de bandes de cuir sur une planche ou dans des hottes, provoquant un certain aplatissement occipital, ou même sur le  sol dur sous l’influence du poids suffisait à aplatir des crânes déjà brachycéphales.
    On ne sait peu de choses de ces coutumes, et de leur but; en France elle était surtout pratiquée dans les couches inférieures de la population, dans d’autres cas elle est presque toujours réservée à l’aristocratie.

   3.3 -QUELQUES ACTES DE CHIRURGIE REPARATRICE

   Les techniques chirurgicales font des tentatives, grâce aux chirurgiens barbiers, la syphilis qui fait son apparition, fait des ravages et entraîne au stade tertiaire des destructions du nez.
    Le chirurgien H Von Pflazpaint décrit l’utilisation d’un lambeau de peau pour fournir une greffe pour réparer le nez, en utilisant la peau du bras, plutôt que du front.

   3.4 - Repères dans l’art

  16 - Léonard de Vinci, Dame à l’hermine, 1483 1490